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Kahiers de textes

Mercredi 23 janvier 2008
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« Ce soir, Claude est mort. Je l’aimais. Ma vie s’arrête et commence en même temps. Pour éviter de nommer l’événement, je dis avant et à présent
(85 pages plus loin….)
Je pense aux obsèques. Je veux prendre la parole. Je veux parler devant l’assistance. Je dois le faire, dire devant témoins ce que fut ma vie avec lui. Dire à la famille, à ses parents, à mes parents, dire devant notre fils que notre vie était heureuse. A présent que je suis la seule à le savoir, si je viens à disparaître, à perdre la tête, si je suis frappée d’amnésie, qui saura cela ?
 
Ca semble ridicule de parler de bonheur une fois qu’il n’existe plus, d’accepter sa réalité après coup. Je découvre aujourd’hui que j’étais heureuse. Ca me donne le vertige. J’étais inquiète, angoissée, mais heureuse. Pourquoi on ne sait pas ces choses là ? Pourquoi on ne les mesure pas ? Parce qu’on croit que le lendemain sera mieux, forcément, on attend mieux on demande plus, on trouve que le présent est minable, comparé à ce qui va arriver. On attend d’emménager dans une nouvelle maison, plus grande avec un jardin, on attend d’être en vacances, on attend d’avoir un deuxième enfant, on attend de publier un livre, on attend qu’il ait du succès, on attend d’avoir de l’argent pour travailler moins, on attend d’être libre. On a les yeux rivés sur l’avenir, on ne décroche pas de la ligne d’horizon. On attend d’être tranquille, apaisé enfin, on attend demain. À force d’attendre, on piétine chaque jour qui passe, on le vit comme un état provisoire, on ne s’installe pas vraiment. On a le cul entre deux chaises, on est autour de la quarantaine, on est sur une rampe de lancement, et déjà on regarde en arrière. On ne veut pas savoir qu’on est heureux. On est superstitieux. Alors on est aveugle, on est distrait, on râle pour la forme, on se plaint, on est complaisant, on ne voit que ce qui ne va pas, on en fait une montagne, on se gâche la vie, on est contrarié. On fait toute une histoire parce qu’on a pris un PV, on fait un drame parce qu’on a un pneu crevé, on broie du noir parce qu’on a fait brûler un rôti. Et puis l’essence qui augmente c’est insupportable. Et la guerre en Afrique, en Bosnie, en Tchétchénie. On n‘a pas le moral, on n’a pas de chance. C’est ce que l’on croit. Mais en fait, tout au fond, bien enfoui au fond, on boit du petit lait. Aujourd’hui qu’il n’y a plus rien, je sais, je peux dire comme c’était bien.
 
Je veux prendre la parole. Les obsèques. Ne pas rater ce moment-là. Ne pas se planter. Je rédige sur un carnet. Je fais des débuts de phrases, des dizaines de commencements. Ca ne colle pas, jamais. Je suis le soir dans mon lit et je remâche des phrases. La lampe de chevet est allumée. T dort juste à côté. Ce ne sont pas les mots qui se refusent, c’est plus grave que ça. J’aimerais dire, sans utiliser la langue, sans m’en remettre aux mots, qui, pour la première fois, ne me sont d’aucun secours. Aucune phrase ne me vient. Je dois commencer alors que c’est la fin. La fin de notre histoire, et déjà, je dois en réinventer une avec des mots. Je veux parler, désigner des témoins. Mais en fait c’est à lui seul que je veux m’adresser, à qui je n’ai pas parlé depuis plusieurs jours, c’est à lui que j’ai des choses à dire, des choses concrètes. Lui dire par exemple que j’ai un livre pour lui, il s’appelle Nico(1). J’ai un exemplaire pour lui. J’en fais quoi ? Je me le garde. Tu peux te le garder. Je suis descendue du train avec mon livre pour lui à vingt heures trente et il n’a pas attendu. Il avait perdu presque tout son sang. J’essaie de faire des phrases avec des choses comme ça. Dire qu’il ne m’a pas attendue, tu n’as pas attendu, tu es allé au devant de quoi ? Et pendant que tu étais au bloc opératoire, moi j’étais dans le train, tranquille, guillerette, mon livre pour toi dans mon sac. J’ai voyagé dans la voiture-bar parce que j’ai pris un TGV plus tôt, sans réservation, pour rentrer plus vite. Je venais de faire le service de presse de Nico, deux cents dédicaces, j’étais dans l’action, absorbée, avec mon stylo plume, l’encre noire sur la page et les cartouches de rechange. Une belle journée, des mots gentils, des visages complices, le pont des Arts traversé le matin sous le soleil déjà chaud. Une journée où j’existais parce que mon livre existait, il allait partir par la poste plus de deux cents fois. J’existais deux cent fois. Je souriais facilement, pour un rien, je souriais. Cette journée était ta dernière : tu la vivais sans moi, et pendant ce temps, je souriais. Il te restait six heures à vivre, et moi je ne pensais pas à toi, il te restait cinq heures, je cherchais l’inspiration pour mes dédicaces, il te restait quatre heures, je longeais la Seine en direction de la gare de Lyon, il te restait trois heures, je plaisantais dans la voiture bar avec un homme qui m’avait prise pour la femme d’un autre. Je n’ai eu aucun signe, rien, absolument rien. L’accident a eu lieu vers seize heures trente, je l’ai déjà dit, et rien, pas un indice dans le bureau des dédicaces, je buvais un café, rien, pas un papillon entré par la fenêtre, pas une pendule qui s’arrête, pas un nuage qui masque le soleil à cet instant. Tu peux crever à cinq cents kilomètres et moi je fais comme si de rien n’était, je bois mon café, je fais de l’esprit, je suis satisfaite ». 
 

Voilà juste un p’tit partage… d’un livre qui n’a l’air de rien, mais qui résume tout…. N’oublions jamais… ! que seule la mort est irrémédiable.

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